La semaine de Philippe Labro : des paroles pour un adieu, la musique pour l'éternité

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Les hommages, comme ici celui de Jean Reno, se sont enchaînés, ponctués de sublimes intermèdes à la guitare. [Thibault Camus / POOL / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

Difficile de ne pas revenir sur l’événement Hallyday, entre mercredi dernier et aujourd’hui. Désormais, Johnny repose dans une belle petite île, au soleil, loin de toute agitation. Convergence des signes et des symboles, lorsque l’avion qui transportait sa dépouille, accompagnée de sa famille, a atterri à Saint-Barthélemy, un ample arc-en-ciel s’est dessiné, et, plus tard, pendant l’enterrement, on me dit qu’un oiseau très gracieux a plané au-dessus de sa tombe.

Nous avons retrouvé la normalité. Je souhaite, pourtant, rappeler certains moments, sans verser dans le sentimentalisme, puisque, en raison d’une ancienne et stimulante amitié, j’ai été particulièrement touché par la disparition de cet homme, dont le passé, le palmarès, la personnalité et le répertoire ont fait vibrer un million de personnes dans les rues de Paris et quinze millions devant leur téléviseur.

D’abord, il faut nommer ces quatre formidables guitaristes qui ont transformé la messe à la Madeleine en une célébration digne des réunions religieuses dans le sud ou le sud-ouest américain. Entre chaque discours, chaque intention, nos quatre hommes venaient interpréter un des thèmes majeurs de Hallyday, avec talent, concentration, sérieux. Rendons donc hommage à Yarol Poupaud, Matthieu Chedid, Yodelice, Robin Le Mesurier. Ils ont été les quatre mousquetaires de leur champion, là, à côté, dans ce cercueil blanc qu’on ne pouvait pas quitter des yeux. Et, au passage, hommage au manager, Sébastien Farran.

Je pense aussi, évidemment, à Jade et Joy, les filles de Johnny et Laeticia. A la place où nous nous trouvions, je pouvais cons­tamment observer leurs visages, lisses et innocents. Entre elles deux, Laeticia, dont je ne cesserai de dire qu’elle a eu, tout au long de ce sentier d’épreuves, une attitude exemplaire. A leur âge, 13 et 9 ans, les deux enfants ne sont déjà plus tout à fait des «petites». Elles sont conscientes de ce qui s’est passé. Aucune larme, aucun bruyant sanglot, mais le besoin de se pencher sur l’épaule de leur mère, et cette limpidité du regard, la dignité de la tenue. Jade et Joy ont toute une existence devant elles, mais à cet instant, vers 15h, en l’église de la Madeleine, leur vie semble s’être arrêtée.

Jean Reno leur a fait un beau cadeau. La Chanson des escargots qui vont à l’enterrement, de Jacques Prévert, a pris, sous sa voix, sa diction, la délicatesse de son phrasé, la fragilité voulue de l’intonation, une dimension supérieure. J’ai admiré et aimé Reno, un ami de longue date de Johnny, avec qui il a beaucoup parlé, ri et festoyé. Prévert fut suivi de la prière de mère Teresa. J’avais oublié la force et la portée sublime de cette louange. Rappelez-vous, c’est la talentueuse Sandrine Kiberlain qui l’a dite : 

«La vie est un mystère, perce-le,

La vie est une promesse, remplis-la,

La vie est la vie, défends-la.»

Dehors, j’ai croisé une foule extraor­dinairement disciplinée, sage, tout en étant fervente, prête à chanter ou psalmodier «Johnny, Johnny, Johnny». Soulignons aussi la façon dont Emmanuel Macron a su, comme à chaque fois qu’il fait face à un nouveau challenge, trouver les mots, et terminer, debout sur le parvis de l’église, avec ce «Monsieur Johnny Hallyday», un «Monsieur» bien choisi, bien appuyé.

Nous sommes retournés chez nous, comme les deux escargots de Prévert, sans se presser, dans un embouteillage gigantesque qui n’a entraîné aucun coup de klaxon, aucune protestation, aucun énervement. Johnny avait bloqué la circulation, dans tous les sens du terme – la circulation dans nos cœurs et nos souvenirs, la circulation des images, cette silhouette capable de faire se lever des stades entiers sous la pluie, ce personnage unique inscrit, pour longtemps, dans le livre de nos légendes françaises.

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